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Dorothée Chifflot
Petit Conte de Noël

 

 

 

 


écrivez-moi !
Il était une fois une toute petite fille qui attendait Noël avec impatience. En effet, elle avait écrit une très belle lettre au Père Noël - enfin, c'était sa mère qui l'avait écrite puisqu'à presque 5 ans, n'étant pas surdouée, elle ne savait pas écrire. Or, au moment où sa maman ouvrait la bouche pour lécher l'enveloppe, la petite fille lui posa la question suivante:
«Pourquoi c'est un Père Noël, et pas une Mère Noël  ? »
Sa maman un peu surprise resta quelques secondes la bouche ouverte avant de répondre, avec beaucoup de bon sens :
« Parce que c'est comme ça, ma chérie. »
« Mais finalement personne ne l'a jamais vraiment vu le père Noël ».
« Mais si, on l'aperçoit parfois dans la nuit, au dessus des maisons avec son traîneau… »
« Oui, mais c'est de loin. En fait, personne ne l'a jamais vu, de près ? Avec son costume, ses bottes et son bonnet, finalement, chuchota la petite fille, peut-être qu'on s'est trompé depuis tout ce temps… »
« Mais tu l'as vu à l'arbre de Noël, ma chérie. Il a une belle barbe blanche ! »
« C'est peut-être une fausse ? insista la petite fille. »
Pour sa décharge, il faut dire que la petite fille en était à son troisième Arbre de Noël. Il y avait eu celui du bureau de Maman, celui du bureau de Papa et celui de l'école. Et à chaque fois, un individu masqué était entré, jamais vraiment de la même taille, ni de la même corpulence, ni dans le même costume, mais que les parents, les yeux brillants, s'obstinaient à applaudir comme le père Noël. Le dernier, en particulier, portait des bottes d'abattoir blanches, des moufles, des lunettes de soleil et une barbe qui lui remontait jusqu'au yeux. Et là, c'était vraiment trop demander à la petite fille, même si elle n'était pas surdouée, que de croire qu'il s'agissait bien d'une seule et même personne, le très célèbre Père Noël.
Parce que la petite fille ne doutait pas un seul instant que les grandes personnes disposent de certains pouvoirs magiques : son papa arrivait à programmer le magnétoscope à partir d'un manuel d'utilisation en anglais chinois, et sa maman était capable, en même temps, de faire marcher le lave-vaisselle, le lave linge et de téléphoner à tante Christiane, tout en préparant le dîner. Comment les grandes personnes ne voyaient-elles pas tout de suite qu'il ne s'agissait pas du vrai Père Noël ? A partir de là, tous les doutes étaient permis. Comment les adultes pouvaient-ils être si certains que le vrai Père Noël était vraiment un père et non pas une mère Noël ? Sans compter que le petit Jésus était un garçon, Dieu et St Nicolas aussi, alors pourquoi le Père Noël ne serait pas une fille ?
Un peu plus tard, la petite fille alla poser la question à son grand frère qui, parce qu'il avait 7 ans et demi depuis un certain temps, avait toujours des réponses définitives sur tout un tas de choses.
« Parce que les garçons sont plus fort que les filles » répondit-il avec un brin de condescendance. C'était une explication, mais pas vraiment une bonne raison, en tous les cas elle l'espérait. D'ailleurs, s'il s'agissait de se faire obéir des rennes et des lutins, sa tante Christiane faisait marcher tout le monde à la maison, et sa maîtresse d'école de cette année aurait sans difficulté réduit au silence toute une armée de petits nains.
La petite fille fut bien silencieuse jusqu'au soir de Noël. Là, au cours du repas, elle prit son courage à deux mains et alla tirer la manche de sa grand-mère pour lui poser la question. Cette grand-mère-là était plutôt méchante ; il n'y avait donc aucune chance pour qu'elle lui raconte des histoires, juste pour lui faire plaisir. Effectivement, sa grand-mère fut particulièrement choquée qu'une petite fille pose une question pareille. Où allait-on si maintenant les petits enfants se mettaient à discuter du sexe du père Noël ! Il y eu un moment de flottement tout à fait perceptible, au cours duquel la petite fille essaya de détourner l'attention en demandant ce que voulait dire le mot « sexe ». Tante Christiane intervint parce qu'elle voulait qu'on l'aide un peu au lieu de discuter, Papa gronda parce que Maman avait murmuré qu'il fallait toujours que sa mère trouve une excuse pour prendre la mouche, et finalement, la petite fille se retrouva dans sa chambre un peu plus tôt que prévu, poursuivie jusqu'à son lit par le regard vengeur de son frère et de ses cousins.
Les grandes personnes trouvaient décidément toujours des réponses compliquées à des questions simples et elle ne voyait toujours pas pourquoi le Père Noël ne serait pas une femme. Il n'y avait qu'un seul moyen de savoir. Quand il n'y eu plus de bruit dans la maison, la petite fille descendit dans le salon qui sentait encore la cigarette et le beurre d'escargot. Elle fit une petite provision de mandarines et de papillotes et alla se cacher derrière l'arbre de Noël qui sentait bon le pin. Elle avait presque mangé toutes les papillotes et commençait à avoir vaguement peur chaque fois que la guirlande, en clignotant très lentement, plongeait la pièce dans l'obscurité, quand elle entendit du bruit. Quelqu'un venait. La porte du couloir s'ouvrit et elle entendit un bruit traînant de chaussons, mais elle ne pouvait rien voir sans risquer de faire tomber la crèche. Les pas se rapprochèrent et on déposa par terre une pile de cadeaux qui lui boucha encore plus la vue. Les pas s'éloignèrent, « il » allait partir ! La petite fille se glissa sous le sapin et tomba nez à nez avec la grosse moustache de son grand-père, qui déposait une autre pile cadeaux !
« C'est toi, le père Noël ! »
Alors ca, c'était épatant ! Pour le coup, elle se dit que ça pouvait bien être un homme, le père Noël, si c'était son grand-père. Puis, le doute vint immédiatement. Ce n'était pas possible : son grand-père était en chaussons !
« Mais non, ma chérie, je ne suis pas le Père Noël. Je ne pouvais pas dormir. J'ai trouvé tout ca devant la porte, il ne faudrait pas que les cadeaux s'abîment dehors… Qu'est-ce que tu fais là ? »
« Tu l'as vu, dit ? Tu l'as vu de près ? » dit la petite fille en sortant tout à fait de sous le sapin. « Zut, comment savoir, maintenant ? »
« Mais quoi donc, mon petit ? »
« Ben, si c'est une femme, le Père Noël ! Pourquoi personne ne veut me le dire ! »
Son grand-père réfléchit. Son visage disparut deux fois dans l'obscurité.
« La vérité, ma chérie, je vais te la dire : c'est que les grandes personne ne savent pas si c'est un homme ou une femme ». Il marqua un temps avant d'ajouter : « En fait, vois-tu, il y a plein de choses que les grandes personnes ne savent pas ! »
La petite fille, le contempla, sidérée.
« Ah bon ! » murmura t-elle
« Et oui » ajouta son grand père en hochant la tête très sérieusement.
La petite fille ne dit rien. Ca expliquait beaucoup de choses. Et il lui semblait d'un coup bien moins difficile de devenir un jour une grande personne.
« Tu crois qu'il ou elle va revenir, ce soir ? »
« Peut-être, je crois qu'il manque quelques cadeaux. A mon avis… »
La petite-fille bailla.
« Tu veux bien attendre avec moi, pour voir si on peut le voir quand même ? »
« Ok », dit son grand-père, « vient-en là, dit-il en s'asseyant sur le canapé. »
« Tu me réveilles, si tu l'entends, hein ? »
« Promis. Je te réveille si je l'entends. »
 
© 2006 Dorothée Chifflot

 

 
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